« Cette affaire est l’une des plus incroyables que j’aie eu à traiter en vingt ans de carrière. » Dans la voix de Patrick Desjardins, il n’y a pas d’emphase ou d’exagération. Le procureur adjoint du tribunal de grande instance de Montpellier énonce juste un fait. Un fait qui, en octobre 2015, a pris la forme d’une sentence : deux ans de prison ferme pour deux individus. A ce jour, il s’agit de la plus sévère condamnation prononcée en France dans un cas de pillage sous-marin. Surtout, ce jugement signe le dénouement d’une épopée historico-policière débutée plus de deux cent cinquante ans plus tôt.
Nous sommes le 30 octobre 1755, cinq mois avant le début de la guerre de Sept Ans. Les relations entre les Anglais et les Français sont tendues alors qu’un discret navire de commerce, la Jeanne-Elisabeth, quitte le plus grand port de commerce de l’époque, celui de Cadix, dans le sud de l’Espagne, pour prendre la direction de Marseille. Il bat pavillon suédois, un drapeau neutre qui l’immunise contre les attaques anglaises… mais pas contre les offensives météorologiques.
Le vendredi 14 novembre, tandis qu’il est pris dans une violente tempête, il chavire à 150 mètres du bord, en face de la cathédrale romane de Villeneuve-lès-Maguelone, dans l’Hérault. Deux passagers meurent. Dès le 18 novembre, des équipes sont mobilisées pour récupérer ce qui peut l’être, et notamment la cargaison : du blé, de la cochenille, mais surtout 650 kg d’argent. Un trésor de 24 000 piastres – les dollars de l’époque – qui devait être acheminé dans le plus grand secret...
Celui qui pose une question risque de paraître sot pendant cinq minutes, mais celui qui n'en pose pas restera sot toute sa vie.
"Après le pillage de la « Jeanne-Elisabeth », un brick du XVIII e siècle, des archéologues ont épaulé les policiers. L'association a porté ses fruits
Viviane Thivent
Cette affaire est l'une des plus incroyables que j'aie eu à traiter en vingt ans de carrière. » Dans la voix de Patrick Desjardins, il n'y a pas d'emphase ou d'exagération. Le procureur adjoint du tribunal de grande instance de Montpellier énonce juste un fait. Un fait qui, en octobre 2015, a pris la forme d'une sentence : deux ans de prison ferme pour deux individus. A ce jour, il s'agit de la plus sévère condamnation prononcée en France dans un cas de pillage sous-marin. Surtout, ce jugement signe le dénouement d'une épopée historico-policière débutée plus de deux cent cinquante ans plus tôt.
Nous sommes le 30 octobre 1755, cinq mois avant le début de la guerre de Sept Ans. Les relations entre les Anglais et les Français sont tendues alors qu'un discret navire de commerce, la Jeanne-Elisabeth , quitte le plus grand port de commerce de l'époque, celui de Cadix, dans le sud de l'Espagne, pour prendre la direction de Marseille. Il bat pavillon suédois, un drapeau neutre qui l'immunise contre les attaques anglaises... mais pas contre les offensives météorologiques.
Le vendredi 14 novembre, tandis qu'il est pris dans une violente tempête, il chavire à 150 mètres du bord, en face de la cathédrale romane de Villeneuve-lès-Maguelone, dans l'Hérault. Deux passagers meurent. Dès le 18 novembre, des équipes sont mobilisées pour récupérer ce qui peut l'être, et notamment la cargaison : du blé, de la cochenille, mais surtout 650 kg d'argent. Un trésor de 24 000 piastres - les dollars de l'époque - qui devait être acheminé dans le plus grand secret à des banquiers suisses. Il n'atteindra jamais sa destination. Les opérations de sauvetage tournent au vinaigre, les tempêtes se succèdent, et le bateau, couché sur le flanc, finit enseveli dans le sable.
« Il s'agit d'une zone maudite, s'amuse Marine Jaouen, l'archéologue du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm) chargée des fouilles actuellement menées au sujet de la Jeanne-Elisabeth. Depuis le début de nos recherches, en 2008, nous n'avons cessé de connaître des difficultés techniques. Au fond, nous avons perdu une suceuse ainsi que du matériel de deux à sept mètres de long! » La faute des courants, mais surtout des masses de sable qui, dans cette zone, se déplacent très rapidement. « En 2010, il nous a fallu cent soixante-treize heures pour désensabler la Jeanne et, au moment de commencer notre travail une tempête a tout réensablé. »
« C'est un phénomène similaire qui, à l'époque, a transformé la Jeanne-Elisabeth en un coffre-fort imprenable », commente Michel L'Hour, directeur du Drassm. Un coffre-fort certes imprenable mais surtout agaçant, car situé à seulement5 mètres de profondeur et à 300 mètres de la ligne de côte actuelle. C'est ce que rappelle, en juillet 2004, un journaliste dans un numéro de Ça m'intéresse ayant pour thème « Les fabuleux trésors de nos côtes .
Dans son article, il retrace le destin tragique de la Jeanne-Elisabeth et donne une description assez précise de la cargaison monétaire ( « Des caisses cerclées de fer qui contenaient 24 360 piastres dont 6 200 marquées HBC, 6 000 RPF et 3 960 AR»). Ce qui peut apparaître comme d'obscurs détails est lourd de sens pour les numismates. Depuis le XVIIIe siècle, la majorité des piastres ont en effet été refondues pour récupérer le métal qui, à l'époque, était de très bonne qualité. Ces monnaies, parfois très rares, peuvent de fait valoir jusqu'à 2 000 à 3 000 euros pièce, ce qui porte l'estimation du trésor de la Jeanne-Elisabeth à une valeur comprise entre 1 million et 6 millions d'euros. De quoi susciter la curiosité des chasseurs de trésorcomme des archéologues amateurs. « A la suite de cet article, nous avons décidé de rechercher la Jeanne-Elisabeth » , raconte Michèle Rauzier, du club de plongée Octopus, situé à Palavas-les-Flots (Hérault), non loin du site d'échouage de laJeanne . En 2006, elle demande au Drassm une autorisation de prospection et l'obtient.
Cet été-là, elle part donc à la recherche de la Jeanne, en groupe, épaulée par une équipe d'amateurs mais aussi par un certain Claude Marty, éleveur de moules. « Ce monsieur est très connu à Palavas, où il était propriétaire d'un magasin de matériel de plongée, explique Michèle Rauzier. Il venait souvent nous voir au club. Il avait décidé de se "ranger", de se lancer dans l'archéologie "officielle", et de suivre des cours pour obtenir des brevets fédéraux. » Il faut dire que, jusque-là, l'homme était plutôt connu pour ses activités de pilleur d'épaves. A la fin des années 1990, 130 objets archéologiques avaient été saisis chez lui. Les choses en étaient restées là, l'affaire s'étant réglée par une transaction financière avec les services douaniers.
La saison terminée, Michèle Rauzier envoie un rapport au Drassm : selon elle, pas de traces de la Jeanne-Elisabeth . Enrevanche, elle aurait repéré une épave plus récente, datant du XIXe siècle, le Raymond , qu'elle souhaiterait fouiller.
En mars 2007, sa demande passe entre les mains du nouveau directeur du Drassm, Michel L'Hour, qui est doublement interpellé : « D'abord, le rapport était expéditif : d'un bout de bois, elle déduisait qu'elle avait affaire au Raymond . Puis, dans les remerciements, il y avait le nom de Claude Marty, ce qui n'était pas bon signe. » Alors, discrètement, le directeur sollicite son réseau d'informateurs, et plusieurs sources lui confirment que des piastres sont en circulation. Ceux de la Jeanne ? Il alerte le parquet de Montpellier et donne une autorisation de fouilles à Michèle Rauzier. « Cela peut paraître paradoxal mais je n'étais pas certain de la culpabilité des plongeurs du club Octopus, et je ne souhaitais pas que des innocents soient inutilement mis en cause », explique-t-il.
L'année suivante, lorsque la fouille du Raymond débute, toute l'équipe d'Octopus est mise sous surveillance. L'opération est d'envergure. Archéologues et douaniers patrouillent incognito sur la plage naturiste située devant le chantier de fouilles. A plusieurs reprises, ils plongent la nuit pour voir l'avancée des travaux. Ils constatent ainsi que l'épave en cours de fouille n'est pas le Raymond, mais une embarcation plus ancienne située à 40 mètres de là : la Jeanne-Elisabeth . Des mises sur écoute sont ordonnées et, en novembre, une demi-douzaine de perquisitions simultanées sont effectuées.
Près de 65 douaniers, archéologues et membres du GIPN sont mobilisés pour cette seule opération. « Rien que chez Claude Marty, on a sorti trois camions d'objets archéologiques, se souvient Marine Jaouen, qui a assisté les douaniers dans cette saisie. Il y avait 258 piastres, une meule antique dans les haies, des amphores portemanteau ou des chandeliers en bronze plantés tout autour de la piscine. C'était hallucinant! » Dans les documents à charge, il y a aussi une étonnante vidéo où l'on voit un proche de Claude Marty amuser les enfants en faisant exploser des pétards dans un canon de la Jeanne-Elisabeth .
La suite de l'histoire prend la forme d'une longue enquête menée par les douanes judiciaires. « La procédure a pris beaucoup de temps car le juge d'instruction a souhaité remonter toutes les pistes, jusqu'en Amérique latine où les piastres de la Jeanne auraient pu être revendues, explique Patrick Desjardins. Mais cela n'a pas abouti. » Par leur travail, les enquêteurs ont toutefois résolu un certain nombre de mystères. Leurs progrès, ainsi que la chronologie de l'affaire, ont été rappelés lors du procès.
D'abord, l'épave de la Jeanne-Elisabeth aurait été en fait découverte au printemps 2006 par un certain Krystof Dabrowsky qui, à l'époque, pêchait des moules en apnée dans le coin. Il en informa un ami, Alain Charrière, avec lequel il perça la coque du navire qui recelait un chargement de blé. Un argument fort pour penser qu'il pourrait s'agir de la Jeanne-Elisabeth . Alain Charrière contacta alors Claude Marty, qui possédait le matériel nécessaire pour mener à bien une fouille de l'épave. Ce dernier se rapprocha du club de plongée local Octopus et de Michèle Rauzier, qui, justement, venait de demander une autorisation de recherche pour la Jeanne-Elisabeth . Un alibi inespéré qui lui permettrait d'expliquer la présence de son embarcation sur le site... d'autant que le bateau du club était en panne.
Ne restait plus qu'à procéder au pillage. De 500 à 550 kg de pièces furent sortis de l'épave en 2006. Le « découvreur » de l'épave ayant été écarté, Claude Marty garda 350 kg et Alain Charrière 180 kg. Alain Charrière vendit sa part à un certain « monsieur Pierre », pour 100 000 euros. Et, dans les semaines qui suivirent, la rumeur de la découverte d'un trésor commença à se répandre. De quoi inquiéter Claude Marty, qui avait caché sa part du butin d'abord dans son vide sanitaire, puis chez ses beaux-parents. Il contacta à son tour « M. Pierre » et lui vendit une partie de ses pièces pour 205 000 euros. Voilà pour leur version des faits.
Après enquête, ce « M. Pierre » a été identifié. Il s'agirait de Jean-Luc Cougnard, un numismate de Montpellier qui aujourd'hui encore nie les faits. Interpellé fin 2009, il n'a été reconnu par aucun des pilleurs. « Un très important faisceau de présomptions ramène toutefois vers lui », constate Patrick Desjardins. « Il est probable que le numismate auquel les pièces ont été cédées n'a versé qu'un à-valoir aux pilleurs et qu'il leur doit encore une forte somme d'argent, ajoute Michel L'Hour.Aucun d'eux n'a donc intérêt à le faire tomber. »
Un non-lieu a été prononcé pour Michèle Rauzier qui, même si elle a enfreint le Code du patrimoine, se serait surtout fait manipuler par les pilleurs de Palavas. En octobre 2015, lors du procès, Jean-Luc Cougnard et Claude Marty ont été condamnés à quatre ans de prison, dont deux ferme, et ce alors que le parquet n'avait requis que de la prison avec sursis. Six des inculpés ont été condamnés à payer solidairement 720 000 euros à l'Etat français.
La somme de 1,1 million d'euros de dommages et intérêts réclamée par l'Etat pour perte d'informations archéologiques n'a pas été retenue. « Les 720 000 euros ne correspondent qu'à la valeur basse du trésor de la Jeanne-Elisabeth , regrette Michel L'Hour. Or, pendant les saisies, nous avons trouvé des objets issus des pillages d'au moins quatre autres épaves. L'impact de ces pilleurs sur la destruction du patrimoine archéologique dépasse donc largement le cadre de la Jeanne . »
Malgré tout, Michel L'Hour se félicite de l'exemplarité des peines prononcées. « Cette enquête a mobilisé beaucoup de monde, dont des douaniers plus habitués à pister de la drogue que des biens archéologiques. Or certains jugeaient ce type d'enquête peu valorisant : les condamnations seraient, disaient-ils, très faibles, et ne justifiaient pas les mois d'enquête et le nombre d'enquêteurs attachés au dossier. Il fallait donc leur montrer que le jeu en valait la chandelle. » A ce jour, seuls deux des sept inculpés - Claude Marty, qui n'a pas répondu à notre demande d'entretien, et Jean-Luc Cougnard - ont décidé de faire appel du jugement."