Les petites histoires de la grande Histoire ... par le Père sanglier !

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Chers amis,

Vous connaissez mon amour de l'histoire et surtout des petites histoires qui forment la grande et belle Histoire de notre pays.

L'histoire que je vais vous restituer aujourd'hui se passe en l'an 1222 et nous est relatée par Jacques de Guyse, repris par Edward de Glay dans son ouvrage "Histoire des Comtes de Flandres". En la lisant, je me suis dit que ce serait sympa de la partager avec vous autres, amateurs d'histoires ... :O

Si le concept vous plaît et au gré de mes lecture, je n'hésiterais à vous retranscrire d'autres récits de ce type ! De même, n’hésitez pas, au gré de vos lectures à publier vos histoires :)


L'an 1222, comme l'on posait les fondements du beffroi, au coin du marché, en la ville de Valenciennes, le sire de Materen, gouverneur de ladite ville pour la Comtesse Jeanne, s'en vint assister à cette opération. il était là, regardant faire les maçons et charpentiers, quand il aperçut devant lui un frère mineur demandant humblement l'aumône parmi la foule

- "Cet homme, dit-il aux gens de sa suite, me paraît d'une élégante et belle stature : son geste est noble et grave, mais quel vêtement déguenillé! Comme tout cela est bizarre, misérable ! Qu'on l'appelle et faisons-lui l'aumône".

Le frère s'approcha du gouverneur, et l'ayant considéré avec attention, il se couvrit le visage avec ses mains et s'éloigna aussitôt en disant :

-"Je n'accepterai point d'argent". On courut après lui, mais il repoussa dédaigneusement la bourse qu'on lui tendait, et se hâta de regagner son couvent.

Cette conduite parut étrange au gouverneur; mille pensée diverses traversèrent son esprit. Il s'enquit du nom de cet homme qui fuyait sa présence si brusquement. On n'en put rien lui dire, sinon qu'on le croyait flamand, que les autres religieux l'appelaient frère Jean le Nattier, à cause de son adresse à tresser les nattes. Du reste, ajouta t-on, il porte sur le visage deux profondes cicatrices dont l'une descend du front à l’œil droit, en passant sur le sourcil, et l'autre partage le front transversalement.

A ces mots le Gouverneur baissa la tête et demeura pensif. Rentré au logis, il envoie dire au religieux de venir incontinent le trouver. Mais on répond au messager que le frère a quitté le couvent pour se diriger vers Arras. La nuit se passe, et le lendemain dès l'aube, le sire de Materen, suivi de quelques valets, chevauchait à la poursuite du religieux. Entre Douai et Arras, il rejoignit le frère qui cheminait en compagnie d'un autre religieux de son ordre, tous les deux pieds nus et couverts de pauvres vêtements.

- "Bonjour frères" leur dit-il en les abordant.

- "Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous" répondirent ceux-ci, et l'on marcha en s'entretenant de choses indifférentes.

Quand le Gouverneur fut assuré qu'il ne s'était pas trompé dans ses conjectures, il sauta à bas de son cheval et s'approcha du religieux :

- "Seigneur Josse, lui dit-il, vous êtes mon oncle, le frère de mon père. Dame Elisabeth, votre sœur, vit encore, et vos deux fils ont été faits chevaliers. Pourquoi donc les seigneurs, vos compagnons d'armes, nous ont-ils annoncé votre mort en nous renvoyant votre armure, la vieille armure de votre aïeul, puisque vous voilà vivant ?

Le religieux, confondu par ces paroles, ne savait plus que dire. Son cœur se remplit d'amertume. Un instant il s'efforça d'échapper à cette position par des subterfuges; mais se voyant reconnu tout à fait, il prit la main du chevalier dans la sienne et lui dit :

- "Jurez-moi de ne jamais révéler ce que vous allez apprendre." Le chevalier jura

- "Eh bien, oui, je suis votre oncle Josse de Materen, le même qui jadis, comme vous le savez, partit avec Bauduin, Comte de Flandre et de Hainaut, pour la croisade !"

Alors, il se mit à raconter les principaux événements de cette grande expédition. Partout et toujours il avait suivi son suzerain depuis la Flandre jusqu'à Venise, depuis Venise jusqu'au siège de Constantinople. Dans les combats il était près du Comte; après les combats, il assistait avec lui au partage des dépouilles. Lors de l'élection de Bauduin à l'Empire, il était là présent, à sa confirmation encore, à son couronnement encore. Enfin, il avait pris part aussi à cette sanglante bataille que Bauduin avait livrée aux Blactes et aux Comans, devant Andrinople, et dans laquelle le valeureux prince avait trouvé la mort.

Le gouverneur de Valenciennes écoutait avidement ces précieux détails, et son étonnement redoubla quand le frère se mit à narrer comment les chevaliers flamands, après avoir long-temps combattu en Palestine, s'en allèrent avec Pèdre, Roi de Portugal, frère de la Reine Mathilde, jadis Comtesse de Flandre, envahir le royaume de Maroc; comment beaucoup d'entre les croisés subirent un glorieux martyre sur la plage africaine; comment enfin, grand nombre de barons firent vœu d'entrer en religion et y entrèrent en effet.

- "L'infant Pèdre, fils aîné du Roi du Portugal, dit le frère en terminant, qui commandait l'armée des chrétiens, jura que si Dieu lui conservait la vie sauve et lui permettait de revoir sa patrie, il entrerait dans l'ordre des religieux de Saint-François. Réunis sous l'étendard du Prince, nous fîmes vœu de le suivre et d'adopter comme lui l'habit et la règle de ces humbles frères. Ensuite, nous partîmes emportant avec nous les reliques des martyrs de la foi. Grâce à elles, la traversée fut heureuse. Nous abordâmes en Portugal, et à notre arrivée, l'infant Pèdre raconta à la foule du peuple qui nous entourait l'histoire célèbre du martyre de ces bienheureux; après quoi, nous songeâmes à la promesse que nous avions faite à Dieu.

Rassemblés au nombre de 28 chevaliers dans un petit couvent fort pauvre de frères mineurs, à Lisbonne, nous quittâmes le monde en présence des Rois d'Espagne, de Portugal, de Navarre et d'une foule de seigneurs. Chacun fondit en larmes lorsqu'on nous entendit renoncer pour toujours à nos armes, à nos femmes, à nos enfants, aux honneurs, aux félicités du siècle. On renvoya nos bonnes armures à nos femmes, car désormais nous étions morts au monde. Alors, nous prîmes cet humble et vénérable habit, afin d'obtenir la rémission de nos péchés. S'il plaît à Dieu, nous le conserverons jusqu'à la mort".

A ce récit, le Gouverneur, ému de pitié, dit au frère :

- " Quels sont donc les infortunés qui ont avec vous embrassé un genre de vie si bizarre, si incroyable, après les longs tourments que vous avez soufferts chez les sarrasins ?"

- Oh ! Ne les appelez pas malheureux, répondit le frère, mais plutôt bienheureux à jamais, puisqu'ils ont méprisé la vie du monde et qu'ils obtiendront les célestes récompenses; eux qui ont lavé et laveront leurs étoles dans le sang de l'Agneau.

- "Au moins, continua le Sire de Materen, si quelque noble chevalier de notre pays avait partagé avec vous cette triste condition, je souffrirais plus patiemment l'injure que vous faites à notre sang, en prenant cet habit.

- "Voici les noms des chevaliers de ce pays qui se sont liés avec nous pour Jésus-Christ sous le joug de la religion; et je vous dis ces noms sous la foi du serment que vous m'avez prêté. ceux de Flandre sont Roger de Gavre, frère de Rasse, Henri de Neelle, Liévin d'Axelle, Winoc d'Hondschoote, Thierri de Dixmude, Pierre d'Odenhove et Jean, curé de Somerghem; ceux des provinces voisines, Gauthier de Rosoy, frère de Robert, Jean de Trith, frère de Regnier, Macaire de Sainte-Menehould, Barthélémi, frère de Quesne de Béthune, Jean d'Aire et Ferri son frère, Josselin de Balehan, Gauthier de Viesly, Bauduin de Neuville, Guillaume de la Porcherie, Siger de Silly, Jean de Hoves et beaucoup d'autres. Et moi, le plus indigne de tous, je me suis joint à ces chevaliers. Peu de jours après notre conversion, l'infant Pèdre fit distribuer nos biens et tout ce que nous avions abandonné, à nos femmes et aux pauvres.

Ensuite, à notre prière, il fit appareiller un navire qui nous transporta, mes frères et moi, au port de l’Écluse, en Flandre. Ainsi, nous voilà disséminés et inconnus sur la terre. D'abord, moi cinquième avec le curé de Somerghem, nous vînmes aux environs de Valenciennes, où nous trouvâmes des religieux de notre ordre qui nous tendirent leurs bras charitables. Parmi nos frères plusieurs ont quitté la vie et gisent ensevelis en l'église de Saint-Géri; mais les plus nobles ont survécu et, s'il plaît à Dieu, j'attendrai pieusement dans leur compagnie cette mort que pendant trente ans j'ai cherchée sur les mers, que j'ai cherchée parmi les Turcs, les Grecs et les Sarrasins. Hélas ! La grandeur de mes péchés ne m'avait pas rendu digne d'un si glorieux trépas.

Le Gouverneur écoutait en pleurant. Quand il fallut se séparer de son oncle, il le serra sur son cœur avec effusion, et regagna pensif et silencieux la ville de Valenciennes.

Comme quoi, je reste persuadé que c'est par ce genre de récits qu'on réapprendra l'Histoire de France à nos enfants bien plus efficacement que toute autre forme d'apprentissage ! :)

J'espère que cette parenthèse de lecture vous aura plus (En tout cas ça prend un temps fou à recopier depuis l'ouvrage initial z))
Call me doctor baby !
Moi j'aime bien en plus c'est par chez moi :D

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