L'un des titres de l'actualité de cette semaine m'a fait penser que la cupidité humaine et les détournements d'argent public ne datent pas d'aujourd'hui, ni d'hier, ni d'avant-hier.
Ce qui permet parfois de relativiser un peu l'état de notre société actuelle et de se dire que finalement, ce n'était pas "forcément mieux avant".
Comme d'habitude, je vais partir d'une pièce, que je vous présente ci-dessous (les photos sont faites avec mon vieux gsm, mais je trouve le résultat pas trop mal


Il s'agit d'une "8 Reales" de 1669 "Piliers et vagues", frappée à Potosi. Elle provient de l'épave du navire HMS Association, qui a coulé en 1707 dans la Manche. Oui, elle était bien loin de chez elle, pour se retrouver ainsi sur un navire de guerre britannique! Elle provient en fait du "trésor de guerre" amassé par la flotte anglaise qui avait participé à différentes batailles au cours de la Guerre de Succession d'Espagne.
Mais ce n'est pas ici le sujet (j'ai ai déjà parlé dans le post suivant : https://fr.numista.com/forum/topic93708.html ).
Ceux qui ne sont pas familiers avec ce type de pièces (les "cobs") la trouveront pour le moins bizarre, voire dans un état pitoyable!
Aussi surprenant que cela puisse paraître, elle est en fait presque normale pour ce type de monnayage
Elle pèse bien les 27g qu'elle devrait faire, et elle n'a été que peu usée et corrodée par son (long) bain de mer.
Juste une petite introduction sur les Cobs :
Les monnaies frappées dans les colonies espagnoles du Nouveau Monde, entre la fin du XVIè et le milieu du XVIIIè siècle n'étaient pas rondes, ni plates, surtout celles frappées à Mexico et à Potosi (à part les rarissimes frappes "royales" qui étaient des frappes spécifiques et exceptionnelles à destination du roi - les photos utilisées pour beaucoup de cobs dans le catalogue Numista sont en fait des "royales", des pièces qui se négocient des centaines de milliers d'euros - mais aussi les “early” et “late series” Charles & Joanna, beaucoup plus soignées et rondes, frappées durant les premières décennies des colonies espagnoles américaines).
Le mot "cob" proviendrait de l'espagnol "cabo de barra" (bout de barre d'argent), mais ce n’est qu’une hypothèse.
La méthode était la suivante : on coulait de l’argent fondu (provenant de la mine de Potosi, d’une pureté qui devait être de 931%0) dans une sorte de moule en longueur à fond plat, pour obtenir une barre plate et longue de 216 g.
Tout cela était fait manuellement, et très irrégulier. On trouvait ensuite le milieu de la barre non pas en la mesurant, mais en contrebalançant celle-ci afin qu’elle soit en équilibre, et que l’on obtienne le même poids de chaque côté (108g). Puis on divisait en deux la barre en la coupant sur ce point d’équilibre. On appliquait ensuite le même principe de pesée à l’équilibre pour chaque morceau, puis on divisait, jusqu’à obtenir un total de 8 morceaux de 27g chacun (poids officiel d’une 8 Reales). S’il y en avait trop, on coupait un bout, sinon on en rajoutait en chauffant (et aussi pour arrondir les angles).


Photos de la "Primera casa de moneda" de Potosi
Ensuite venait la frappe, qui était manuelle, au marteau, sur des surfaces irrégulières, avec des designs très changeants, et parfois le type devait s'y reprendre à plusieurs fois (ce qui explique la double frappe sur le côté "piliers et vagues", le "E" de l'essayeur en haut à gauche (ici Antonio de Ergueta) n'étant pas à sa place normale (il devrait être à l'extérieur des piliers, et non entre).
La raison est que si l'année ne devait pas obligatoirement figurer sur une cob fraichement frappée, en revanche, la marque de l'essayeur devait y figurer, sous peine de lourdes sanctions.
Parfois, la pièce éclatait sur les côtés au moment de la frappe. C’est le cas de celle-ci.

Mais revenons à nos moutons. Le design de cette pièce, à savoir le style « Piliers et vagues », qui succède au type « Écu » était en fait destiné à mettre fin à l’un des plus grands scandales de détournement d’argent public de l’Histoire.
Tout commence à la fin des années 1640: à la suite de plaintes récurrentes provenant de plusieurs marchands, le roi Philippe IV d'Espagne ordonna une enquête sur l'Atelier de Potosi, et sur les personnes impliquées dans la production des monnaies de cet atelier du Haut Pérou (la Bolivie n'existait pas encore en tant que tel).
La découverte fut celle d'une vaste entreprise de détournement d'argent public, un véritable système qui visait à fausser la pureté de l'argent servant à fabriquer la monnaie pour en détourner une partie.
Ainsi, durant plusieurs décennies avant 1649, toutes les monnaies frappées à Potosi (toutes en argent, car cet atelier ne produisait pas les monnaies en or) comprenaient une proportion trop importante de cuivre dans leur composition, et la pureté n'était pas celle escomptée (environ 75% d'argent contre 93% normalement).
Des mesures furent prises: on commença par remplacer tout le personnel de l'atelier.
Ensuite, sachant qu'il s'agissait là d'un crime mettant en péril la suprématie espagnole dans le commerce international (la monnaie d'argent de 8 reales était LA devise du commerce international), le maire de Potosi, Francisco Gomez de la Rocha et l'essayeur principal à l'atelier Juan Ramirez de Arellano (la lettre “R” sur les monnaies de 1646 à 1648) furent exécutés par pendaison.

La "Casa de moneda" de Potosi
Les effets néfastes sur la confiance dans le “US dollar” de l'époque furent considérables, et cela nuisit au commerce espagnol avec les autres pays.
Le nouvel essayeur principal fut Juan Rodriguez de Roas, qui fut ensuite remplacé par Antonio de Ergueta mais, pour l'un comme pour l'autre, la pureté des pièces d'argent était encore un peu faible, ce qui conduisit à prendre des mesures supplémentaires:
En 1652 à Potosi, alors qu'apparaissait le nouveau type “Piliers et vagues” en remplacement du “type Écu” (pour rétablir la confiance), toutes les monnaies d'avant 1652 subirent un traitement de choc : Les petites devises (en dessous de 4 reales) furent refondues.
Concernant les monnaies d'avant 1649, les 4 reales furent dévaluées à 3 reales, et les 8 reales furent dévaluées à 6 reales, ce qui correspondait grosso-modo à la falsification à hauteur de 25%.
Pour les monnaies frappées entre 1649 et 1652 (les derniers types Écu), elles étaient de bien meilleure qualité mais la pureté n'était pas encore parfaite: elles furent donc contremarquées, et les 8 reales ne valaient plus que 7,5 reales, et les 4 reales ne valaient plus que 3,75 reales.
Ci dessous, l'une de mes pièces (provenant de l'épave de la Capitana, coulée en 1654), qui est un exemple parlant de cette période troublée: Essayeur “O” (Juan Rodriguez de Roas), 1650, contremarquée et ne valant plus que 7,5 reales.


Donc, ce qu'il faut comprendre là dedans, c'est que contrairement à ce que l'on peut croire, les pièces “type écu” Philippe IV frappées à Potosi avant 1649, non contremarquées, avaient toutes, à postériori, une valeur inférieure à celle des pièces contremarquées: c'était l'ensemble du système monétaire qui était dévalué, et la contremarque était en fait l'identification des pièces de valeur “supérieure”(bien qu'étant aussi dévaluées).
En 1657, alors que le nouveau type “Piliers et vagues” était en vigueur depuis 5 ans, le roi d'Espagne décida de démonétiser les pièces contremarquées; elles furent déclarées illégales, et retirées de la circulation pour être fondues.
Si l'on peut en trouver aujourd'hui, c'est surtout grâce à deux grands naufrages de galions espagnols : La Capitana (coulée en 1654 au large de l’Équateur), et Las Maravillas (coulée en 1656 aux Bahamas).
En 1652 apparut donc à Potosi le nouveau type “Piliers et Vagues”, destiné à restaurer la confiance dans la monnaie frappée dans cet atelier: c'était le retour des pièces de 8 reales, avec une pureté d'argent supérieure à 93%.


Mais, malheureusement, un demi siècle plus tard, non seulement la qualité esthétique des pièces frappées à Potosi était de plus en plus déplorable (des designs de plus en plus grossiers, des frappes aléatoires...), mais, à nouveau et à partir de la moitié des années 1700, on a recommencé à trouver des monnaies dont la pureté d'argent n'était pas au rendez vous.
Une anecdote récente: un bijoutier, qui devait monter une cob de Potosi de la fin des années 1700 en pendentif, -une monnaie qui était clairement authentique- a commencé à la chauffer, et celle-ci a éclaté. Du cœur s'est écoulé... du plomb fondu...!
Cette anecdote donne une idée du manque de fiabilité de l'atelier de Potosi à certaines époques!

Potosi de nos jours
A partir de 1773, la frappe des cobs cessa à Potosi, pour être remplacée par un procédé de fabrication mécanisé, celui qui servait à la frappe des types “columnarios”(déjà en vigueur dans l'atelier de Mexico depuis 1732, j'en parle ici https://fr.numista.com/forum/topic96832.html ).
En espérant que ce petit récit vous aura intéressé, bonne fin de week end!
R.